L'ÉCOLE DE LA COURSE À PIED #1 : j'infiltre le monde mystérieux des cross
Je m’appelle Marion Rivasi. J’ai commencé la course à pied en 2023, sur le tard et par accident, lorsqu’un ami m’a proposé de compléter son équipe sur un Ekiden. Je n’avais alors jamais couru ; mais cette expérience m’a fait l’effet d’une révélation, de celles qui happent et changent la donne.
2024 a été une saison de découvertes, de tâtonnements et d’erreurs parfois spectaculaires sur des distances allant du 10 km au marathon. Puis est venu le temps du hors-jeu et de l’arrêt forcé, entre janvier et juin 2025, à la suite d’une grave chute de ski, qui m’a tenue éloignée des dossards et dont je porte encore quelques séquelles aujourd’hui.
Je t'invite à embarquer au fil de mes aventures — parfois imprévisibles — de coureuse tardive mais passionnée, là où se mêlent goût de l’effort, curiosité technique, esprit d’équipe et apprentissage de la résilience.
Ni course sur route, ni trail, le cross est une discipline à part, ancienne, qui consiste à courir dans la nature, sur des terrains vallonnés, peu travaillés, et sur des distances courtes à moyennes (pas plus d’une dizaine de kilomètres). Sur le plan pratique, aucun pré-requis de niveau n’est exigé, la seule condition de participation est de disposer d’une license FFA auprès d’un club qui procédera lui-même aux engagements (il est impossible de participer aux cross sans cette license FFA). Par ailleurs, et c’est une différence notable, les hommes et les femmes courent séparément, par tranches d’âges, sur deux types de distance au choix : le format “court” (entre 3 et 4 kilomètres) ou le format “long” (6 à 8 km). Les sas de départ n’existent pas : il faut jouer des coudes pour trouver sa place. Enfin, l’allure n’a aucune importance et ne peut pas se mesurer comme pour les courses sur route, compte tenu du terrain et du dénivelé. Courir sans la tyrannie de la montre, voilà une liberté précieuse !
Ma première expérience sur un cross
Le 18 janvier dernier je participais donc à mes tout premiers cross avec plusieurs autres athlètes amateurs de Cadence Runners, mon club, dans le cadre des championnats départementaux du 75 à Clamart.
Réputés difficiles et qualifiés "d’école de la course à pied", voire "d’école de la vie", les cross occupent une place centrale dans la formation des coureurs qu’ils soient élites ou amateurs. Pour autant, la discipline reste assez niche voire carrément obscure, et seuls les clubs d’athlétisme bien implantés semblent en maîtriser les subtilités.
Ces championnats départementaux sont donc l’occasion de t'embarquer dans ma première expérience sur le format long. Entre appréhension de ne pas être à la hauteur, émotions brutes, engagement et collectif : comme l’a dit un coureur plein de sagesse, “on vient aux cross pour se dépasser, on y reste pour se rassembler”.
Pourquoi participer à un cross ?
Tout le monde a entendu parler des cross ou a participé aux tant redoutés “cross du collège”, qui semblent faire partie de ces traumatismes de jeunesse collectifs, à l’égal des cours de natation obligatoires.
On peut donc à juste titre se demander pourquoi j’ai décidé de passer un dimanche de janvier à courir en pointes de 12cm dans la boue, sous des températures appelant plutôt à boire des chocolats chauds enroulée dans un plaid. La réponse simple serait : parce que mon club y participe et qu’ils s’inscrivent dans le cadre du programme commun.
Une réponse déjà plus proche de la vérité consisterait à se rappeler que l’âme de la course à pied se trouve dans le dépouillement de ces épreuves sans ostentation. Ici pas de marketing soigné, pas de sponsors et encore moins de médailles, seulement l’affrontement brut de coureurs fiers de représenter leurs clubs et ayant à coeur de se dépasser pour leur faire honneur.
À un niveau encore plus authentique, je répondrais que j’ai décidé de courir les cross pour me confronter à mes peurs et en sortir grandie. Pèle-mèle : celle de devoir lutter pour se faire une place, celle de souffrir dans des conditions météorologiques pas simples, celle de ne pas être capable d’aller au bout, celle de ne pas être à la hauteur. En échange, les cross promettent des sensations fortes et l’acquisition d’une expérience parfois essentielle pour franchir des étapes qui paraissaient inaccessibles et rêver plus grand. Bien plus qu’un simple renforcement musculaire imposé par des terrains exigeants, ces cross ont été un véritable terrain d’apprentissage pour ma technique de course et ma gestion de l’effort.
J’ai donc fait taire la voix qui me disait que je n’avais pas ma place sur ces championnats départementaux de cross et me voilà engagée sur le premier tour.
"J’ai fait taire la voix qui me disait que je n'avais pas ma place... et me voilà engagée sur le premier tour."
Des inscriptions aux premiers engagements : l’importance du collectif
À la différence des courses sur route, la gestion des cross est à la charge des comités d’athlétisme locaux, dotés d’un budget que l’on pourrait qualifier de… minimal. Cette particularité impose aux clubs de soigner leur propre organisation afin de limiter le stress lié à la logistique. Quand on se lance dans les cross sans expérience préalable, on est très vite confronté à une difficulté majeure : l’accès à l’information. Modalités d’engagement, parcours, horaires précis : les informations peuvent être parcellaires voire carrément contradictoires. De quoi décourager plus d’un athlète sans expérience ou nouveau club. La logistique est également plus lourde que pour une course classique. Entre la tente, le ravitaillement personnel, les vêtements de rechange et les chaussures spéciales, le matos s’empile. Enfin, l’organisation se doit d’être millimétrée, puisque le nombre de courses différentes impose aux clubs et aux athlètes d’être présents sur le site une bonne partie de la journée.
D’un autre côté tout ces détails renforcent les liens entre les athlètes par l’engagement collectif qu’ils imposent. Sur ces championnats départementaux, tous les athlètes de mon club - les Cadence Runners - se sont mobilisés pour participer à la logistique et à l’achat du matériel. Finalement, la fluidité de l’organisation a permis de limiter le niveau de stress de chacun, de nous concentrer sur nos courses et de créer des souvenirs communs (in fine, on gardera peut-être plus en mémoire les débats enflammés relatifs à l’achat de la meilleure paire de pointes que les résultats en eux-mêmes).
Sur le plan de la préparation, il est fondamental de travailler les spécificités des cross. Le terrain vallonné, parfois très boueux et le port de chaussures à pointes sont exigeants sur le plan musculaire. Il faut également être capable de tenir une allure soutenue et de relancer après les montées ou les virages serrés. Pour ma part, j’ai été préparée par Bertrand France, mon coach et fondateur des Cadence Runners. Au menu : VMA longue, séance de côtes qui semblaient fourbement faciles sur le papier, seuil à Montmatre ou aux Buttes Chaumont et séance de test des pointes à Vincennes par un beau et froid dimanche de janvier.
Après quelques semaines de cette préparation, je me sentais prête à chausser les pointes et à m’aligner sur le premier tour à Clamart.
"On gardera plus en mémoire les débats enflammés relatifs à la meilleure paire de points que les résultats."
Jour de course : rythme cardiaque à 180 bpm et pointes de 12
"À peine placée que je sens déjà mon rythme cardiaque atteindre des hauteurs abominable."
Le départ est un moment impressionnant. Visualisez 200 coureurs le coeur battant, épaules contre épaules, pointes contre pointes, les yeux braqués sur une ligne droite qui aspire le regard et donne le vertige. À peine placée que je sens déjà mon rythme cardiaque atteindre des hauteurs abominables. J’essaye de garder le sourire et de paraître maîtriser le sujet mais je sais que je suis déjà mal positionnée, quasiment au dernier rang, et que mon gps n’a pas eu le temps de se charger. Tant pis et advienne que pourra.
Au coup de pistolet, ça part pleine balle devant tandis que mon temps de réaction semble être passé en slow motion, et mon inertie me paraît déjà irrécupérable. Résultat : mon cerveau vrille et oublie instantanément toutes les consignes de mon coach, à savoir : partir au seuil mais en contrôle puis dépasser progressivement. Je suis évidemment à la peine dès le 2ème kilomètre (sur 6,4 km), et me pose 1 000 questions sur ma capacité à aller au bout de la course avant le 3ème kilomètre. Heureusement, le tracé nous impose de passer plusieurs fois aux mêmes endroits, notamment à côté de nos proches et supporteurs. Je pense n’avoir jamais entendu autant de fois mon nom que sur ces 6 bornes, ce qui, en plus d’apporter une fraicheur mentale précieuse, empêche l’idée du DNF (do not finish) de s’insinuer trop longtemps dans mon esprit. Le parcours tourne dans la forêt, monte, descend, il faut éviter les flaques et les passages boueux. Je m’accroche comme je peux et finalement se passe quelque chose d’aussi nouveau que surprenant : je parviens à surmonter le moment difficile et à relancer. Je savoure ce dernier kilomètre après avoir frôlé le bout du rouleau quelques minutes auparavant. Je comprends peut être un mieux pourquoi les cross sont qualifiés “d’école de la vie”, et tâcherais de retenir cette sensation pour affronter le prochain creux de la vague dans la vie de tous les jours.
Aucune médaille à l’arrivée, mais un qualification pour le tour suivant et surtout la fierté de s’être battue, d’avoir gagné le débat entre la tête et le corps qui supplie d’arrêter, et de partager tout cela avec d’autres personnes qui ont également puisé au plus profond de leur courage.
Finalement, si on me demandait de résumer ce premier cross en une phrase, je dirais que j’ai passé une journée les pieds dans la boue et le sourire aux lèvres.
Et après ? Les championnats régionaux de cross-country en ligne de mire
Il s’avère que je suis qualifiée pour le deuxième tour, les championnats régionaux, chaque tour éliminant de plus en plus de coureurs jusqu’aux championnats de France de cross. Si je suis satisfaite de ma qualification, l’objectif aux régionaux sera de réaliser un course pleine, maitrisée, en améliorant les aspects que je n’ai pas géré lors du premier tour : ne pas paniquer sur la ligne de départ, avoir confiance et ne pas partir trop vite, trouver un rythme régulier plus rapidement, et débloquer mes barrières psychologiques dans les descentes. Quoi qu’il arrive, je compte déjà la victoire de ne plus douter de ma légitimité sur ce type d’épreuve, ni sur ma capacité à trouver ma place aux côtés de l’élite de la course à pied. Alors aujourd’hui, je veux démystifier le préjugé selon lequel les cross ne seraient réservés qu’aux meilleurs coureurs. Tout le monde a sa place, quel que soit son âge ou son niveau, et chacun peut en retirer une expérience précieuse.
Engage-toi sur les cross : tu n’auras peut-être pas de médaille ni de record personnel, mais des frissons pour la vie.