Un dossard, c’est plus qu’un simple bout de papier : c’est un fragment de vie. Côté pile, un numéro entre 4 épingles. Côté face, des émotions, des apprentissages et des anecdotes.
Dans ce compte-rendu, je vous emmène sur les crètes d’une montagne iconique – le Géant de Provence – pour un récit en immersion dans le cœur de mon premier objectif de la saison : le format 100k du
Grand Raid Ventoux by UTMB.
Écrit par Baptiste
11 min de lecture
Mis à jour le 28.04.2026
LE CONTEXTE : LA « DALLE » & LA SÉRÉNITÉ
Pendant ces 6 mois de préparation hivernale studieuse, j’ai cultivé une faim de compétition, que j’ai senti évoluer en véritable « dalle » à quelques jours du départ.
"Je découvre alors que créer le manque possède la vertu de creuser l’appétit du dossard."
J’essaye néanmoins de doser cette niaque avec une forme de relâchement, pour trouver ce point d’équilibre ténu entre la fougue et la patience. Les socles sur lesquels je m’appuie pour ancrer la sérénité sont les suivants :
- Peu importe le résultat de ce trail, je sais ma préparation aboutie. Les bases de la saison sont solidement posées, et le cap est passé. Un joli déblocage à J-6 de l’objectif me l’a confirmé. Lors de cette Gimenez (8 x 4 min tempo / 1 min PMA*, enchaînées, sans récupération) avec Anthony Felber, mes valeurs étaient meilleures que celles des années passées. Cet hiver, j’ai donc réhaussé le plancher, et élevé mon niveau basal. Cette confiance m’habite et je sais qu’elle ne s’effritera pas, même si le résultat du samedi n’est pas à la hauteur de mes attentes.
- Autour de moi, certains copains sont arrêtés, la trajectoire suspendue par une blessure. Je prends conscience que courir n’est pas un dû, mais plutôt une chance qui ne fait pas de bruit, Il faut savoir en profiter. Ceci m’offre de la simplicité et du détachement vis-à-vis des enjeux que recèle ce Grand Raid du Ventoux by UTMB.
- Avec mon coach, Simon Gosselin, nous avons conservé une marge. Après plusieurs mois sur les skis, je dispose de « seulement » 6 semaines consistantes de course à pied – entre 100 et 125 km hebdomadaires, mais pas plus. L’idée est d’arriver suffisamment robuste sur cette échéance, mais avec une latitude en vue des longues bambées estivales.
* La PMA = puissance maximale aérobie. En gros, c'est la
VMA, mais en côte.
On était donc sur un entraînement : 8 x 4 minutes allure 3’30 (une zone 3 pour moi) / 1 minute à 2’50 (zone 5)
L’AMBITION : ÊTRE CAPABLE D’EXÉCUTER UN PLAN
Si j’envisageais
ma participation au maratrail de Chianti by UTMB, fin mars, en Toscane, comme un temps de passage ; je considère celle au Ventoux by UTMB, comme un véritable temps de travail. Une vraie course de préparation plutôt qu’une grosse séance. J’ai donc peaufiné l’affûtage et défini mes ambitions autour de 3 composantes :
- Se familiariser avec un schéma : revenir sur une épreuve où j’ai déjà terminé 2ème, pour faire mieux. Derrière « faire mieux », je ne range pas la seule et unique première place. J’y installe la manière. Se prouver que je suis meilleur que celui que j’étais la dernière fois que je suis venu. C’est une situation qui se présentera fin août à l’UTMB, et je souhaitais l’éprouver en amont.
- Développer cette qualité qui m’inspire tant chez les grands de ce sport, où les jours J sont si rares : d'abord, la capacité à être fort et délivrer quand on l’a décidé, qu’il s’agisse d’un plateau de forme durant la saison, ou d’un Momentum pendant la course. Mais aussi, la faculté à exécuter un plan, intelligemment, patiemment ; tout en assumant, parfois, la pancarte de favori.
- Ajouter un dernier coup de pinceau à cette préparation hivernale que je visualise déjà comme un joli tableau. Je me sens à la fin d’un cycle d’entraînement. J’ai besoin de refermer ce chapitre pour en ouvrir un autre et continuer de progresser. Je veux donc soigner la dernière page.
L’ÉVÈNEMENT & LE PARCOURS : PLUS SAUVAGE, PLUS TECHNIQUE ET ENCORE PLUS BEAU QUE L’ANNÉE PASSÉE
© Léo Girard - Miles Republic Content Pool
J’ai adoré cet évènement l’année passée. Mais petite pression : lorsque la première fois est géniale, il est difficile pour la deuxième d’être à la hauteur du souvenir que l’on en a. Le Grand Raid du Ventoux, de ma perception, a relevé ce défi avec brio. J’ai retrouvé en ce printemps 2026 ce qui m’avait fait kiffer à l’heure des bourgeons de 2025 : une organisation de haut-niveau qui n’en oublie pas le charme de la Provence, et l’authenticité-convivialité du trail originel. Quelle chance de pouvoir participer à ce genre d’épreuve à seulement 3h30 de la maison : cela réduit la fatigue d’avant-course, simplifie la logistique pendant, et facilite la récupération après !
Pour ne rien gâcher, le parcours a considérablement changé par rapport à celui de l’année passée. Je dirais un bon 70%. Il est moins roulant (700 m de dénivelé supplémentaires), plus technique, plus sauvage et encore plus beau (la crète du Pic du Comte au petit matin, c’est quelque chose...). Je crois pouvoir affirmer que l’on s’est tous régalé de cette belle balade dans la salade de cailloux.
LE RÉCIT : UN PLAN DE COURSE BASÉ SUR UN CODE COULEURS
En amont, j’ai travaillé un plan de course basé sur un code couleurs, avec Marc Carrère, mon préparateur mental. Je souhaite rester dans le « jaune » – un effort impliqué mais relativement fluide et confortable – jusqu’au pied du Ventoux ; puis basculer dans le « orange » dans l’ascension ; avant de repasser dans le « jaune » dans la descente finale (course de prépa = prise de risque limitée).
Je récite une belle partition jusqu’au km 25 : les sensations sont au rendez-vous. Je sens que l’allure est bonne mais que je demeure en gestion. Assez vite, on s’extirpe dans un trio de tête avec Simon Gosselin, mon coach, et Nicolas Gourdon. À la faveur d’un relais appuyé – plus qu’une attaque tranchante – je sens que je me détache légèrement. Je décide alors de poursuivre sur ma lancée dans ce up & down permanent qui alterne entre sentiers techniques et pistes roulantes, et précède l’interminable montée vers le sommet. Une ascension atypique, longue par le dénivelé, mais surtout par le temps d’effort. 1500 m de dénivelé positif d’un coup, ce n’est pas si rare dans les Alpes ; mais assurer 1h30 de tempo linéaire, au petit trop, en bosse, c’est plutôt singulier au pays de la marche-bâtons.
« Je lisse l’effort jusqu’à finir lisse tout court. »
© Léo Girard pour Miles Republic
J’attaque fort le pied, mais rapidement je plafonne. Je prends conscience que j’ai déjà franchi la frontière entre le « jaune » et le « orange » dans l’heure précédente, afin de creuser l’écart. Je m’alimente beaucoup – trop ? – pour soutenir l’intensité. Je maintiens une allure investie mais le changement de rythme est moins marqué qu’espéré. Je lisse l’effort jusqu’à finir lisse tout court, tout là-haut. Là où la vue est à couper le souffle. Heureusement, mon frère et Jean – un ami – sont montés à vélo pour me donner de la force. Je paye également mon grammage en glucides ambitieux. Je suis ballonné et fais le choix de ne plus m’alimenter jusqu’à la fin de la descente, hormis quelques gorgées d’eau régulières – en convoitant le retour du confort digestif. Ma descente est fluide, mais sans éclat. J’ai encore de bonnes jambes mais mon estomac m’empêche de les exploiter. Enfin en bas, je reprends un gel : il passe. Et me permet de finir à un rythme impliqué.
Malaucène approchant, je sens les émotions grimper. La voix du copain Alexis Rosset m’appelle comme un aimant. La ligne d’arrivée est magnifique, chaleureuse, de celles dont on se souvient longtemps. Pour la première fois de la journée, je regarde ma montre : 8h et 24 secondes. Avec le coach, on s’était dit que 8h serait un joli chrono. Se focaliser uniquement sur ses sensations et son intuition a semble-t-il fonctionné.
© Léo Girard - Miles Republic Content Pool
LE BILAN : APPRENDRE À « CONSTRUIRE » SES COURSES
Je retiens du positif, et du perfectible.
1/ J’ai vécu une formidable journée, partagée avec mes proches. Je radote, mais les compétitions sont suffisamment rares en
ultra-trail, pour qu’il soit satisfaisant de mettre la balle au fond le Jour J.
2/ J’apprends petit à petit à « construire » mes courses, et à apprivoiser, progressivement, une pancarte de favori, sans que celle-ci ne pèse trop lourd.
3/ Avec la structure de performance qui m’entoure, nous avons réussi à arriver tous ensemble sur un bel état de forme, au moment où on l’avait ciblé dans le calendrier, chacun dans son domaine d’expertise, chacun dans le rôle qui lui incombe.
On peut donc en retirer de bonnes habitudes à reproduire pour les prochains objectifs.
Optimiste résolu, j’évoquerais ce qui est améliorable plutôt que ce qui fut négatif :
1/ J’ai fait preuve de précipitation à l’instant où j’ai pris le leadership de la course. J’ai voulu asséner le coup fatal trop tôt, légèrement mis sous pression par ce statut de favori. J’aurais pu être encore plus patient. Plus confiant dans mon pacing.
2/ J’ai voulu compenser ce moment de flottement par l’alimentation, et donc, d’une certaine manière, traité l’émotion plutôt que le problème, factuel. Contrairement à la
Diagonale des Fous ou à Chianti by UTMB, je repars donc avec quelques erreurs de
nutrition.
3/ Je n’ai pas trop aimé la personne que j’ai présentée aux deux points d’assistance. Je manquais de sourire et de bienveillance. J’étais presque trop focus, pour ne pas dire rugueux. J’ai donc ce regret de ne pas avoir été aussi délicat qu’espéré pour témoigner ma reconnaissance à celles et ceux qui ont pris leur week-end et amputé leur nuit de quelques heures de sommeil pour venir me soutenir.
"J’apprends petit à petit à « construire » mes courses, et à apprivoiser, progressivement, une pancarte de favori, sans que celle-ci ne pèse trop lourd."
LA NUTRITION : TROP AMBITIEUX
Comme à l’accoutumée, j’ai eu la chance de construire un
plan de nutrition adapté à ma stratégie de course, en compagnie de Jocelyn Guillot et du Näak Lab.
Nous étions partis sur :
- Un axe conservateur autour de 60 – 70 gr/glucides par heure (1 flasque de Drink Mix Boost Näak dosée à 40 gr et non 60 gr comme recommandé pour favoriser l’hydratation + 1 gel Boost Näak toutes les 60 min) sur les 30 premiers kilomètres. Pour un maximum d’énergie sans prise de risque digestive. La journée étant chaude, j’ai notamment opté pour des gels Boost sodium, saveur citron salé, à intervalles réguliers.
- Franchir un palier à 100-110 gr/gl/h à l’instant de porter l’estocade. Pour aller tester les limites de ce que je suis capable d’assimiler, et anticiper un gros besoin énergétique pour soutenir un effort intense.
En excès de confiance et manquant de lucidité, je suis monté à 120 gr (1 flasque de 40 gr + 3 gels Boost), et je l’ai payé cash. J’ai donc rejoint Malaucène en compagnie d’un léger inconfort gastrique qui m’a incité à jouer la sécurité. Ceci, en restreignant les apports à de l’eau sur la quasi-totalité du dernier quart de course.
© Léo Girard - Miles Republic Content Pool
LA SUITE : DESSINER UNE SINUSOÏDE
L’idée sous-jacente à ce dossard était d’avoir l’opportunité de créer une vraie coupure à l’intérieur même de la saison. Comme une bulle de respiration. Une parenthèse de régénération. Car quand vient l’été, j’ai l’impression qu’il est trop tard...
En effet, la saison passée – galvanisé par le fight avec Ben Dhiman – j’ai commis l’erreur de vouloir enchaîner trop fort, trop vite, après cette même épreuve. Je caressais l’espoir d’une courbe grimpant de façon linéaire et progressive entre ma course de préparation et l’objectif final : les Mondiaux.
Je n’ai pas réussi. J’ai trouvé le temps long. Je me suis essoufflé avant. Je n’ai pas su étirer la motivation profonde et l’enthousiasme puissant jusqu’à septembre.
Je vais donc tester une autre approche cette année : creuser une belle sinusoïde au début du mois de mai, avant de tenter de faire monter à nouveau la courbe. L’ambition étant d’arriver frais physiquement, disposé mentalement et stable émotionnellement, quand ça comptera vraiment, fin août. Je ne pense pas qu’il existe une formule magique universelle pour exprimer son plein potentiel à Chamonix. En revanche, j’ai la conviction que chacun peut trouver le modèle qui lui convient. Cette dimension stratégique où notre calendrier devient un échiquier sur lequel chaque coup mérite une réflexion en amont me plait énormément.
Si tu es arrivé.e jusqu’ici, bravo pour ton endurance et merci pour ton soutien.
Cela entretient ma motivation à poursuivre ce projet d’écriture.
À bientôt, moyen vite longtemps !
© Léo Girard - Miles Republic content pool