On croit accrocher un simple bout de papier ; alors qu’en réalité, un dossard est un fragment de vie. Entre quatre épingles s’écrivent des émotions, des apprentissages et des anecdotes.
Dans ce huitième compte-rendu, je vous emmène dans les coulisses de mon 90 km du Mont-Blanc – certainement la course la plus stressante et la plus brutale à laquelle j’ai participé – et vous raconte l’envers du dossard de ce qui constitue un point d’étape majeur vers mon objectif de la saison : l’UTMB.
Après le Ventoux by UTMB, fin avril, j’ai coupé 3 semaines afin de gravir, volontairement, le « Pic de Maiforme ». Pourquoi ? Car on a remarqué, avec mon coach, Simon Gosselin, ma difficulté à emmener la motivation et l’état de forme jusqu’en août, si j’en ai trop fait en amont, que ce soit en compétition ou à l’entraînement. M‘astreindre à cette pause (pas toujours facile à respecter, il a fallu se frustrer) est donc un pari pour tenter de maximiser la fraîcheur mentale et physique en vue de l’évènement qui compte, à la fin de l’été. C’est d’ailleurs l’une de mes prises de conscience récentes sur la condition d’athlète :
« Continuer de progresser est une démarche qui fait appel à la résilience, quand savoir culminer est un art qui requiert de la subtilité. »
Pour être honnête, la reprise fut complexe. Les 5 semaines qui ont précédé le 90 km du Mont-Blanc m’ont secoué, si bien que j’ai considéré ma participation comme optionnelle jusqu’à la veille. Rien de grave, rien de véritablement palpable : juste cette impression de se lever tous les matins avec une angoisse dans le ventre et du brouillard dans la tête. Durant cette période, j’ai compris que ce qui est dur, à haut-niveau, ce n’est pas de monter à FC Max sur une séance-clé, et souffrir quelques minutes lorsque l’on se sent bien ; mais de se faire violence, maintenir le cap et retourner tous les jours au charbon quand les doutes et les sensations médiocres s’installent.
Ce dossard sur le 90 km du Mont-Blanc répond à plusieurs objectifs :
S’inspirer des cyclistes qui savent transformer leurs courses de prépa en tremplins.
Se faire taper sur le casque par les meilleurs mondiaux sur ce format (spoiler : je n’ai pas été déçu).
Réapprendre à frotter, à courir dans le pack. Subir, analyser, répondre. Après 2 scénarios favorables – au Ventoux et au Grand Raid – où je me suis retrouvé seul devant, à mon tempo, à imposer un rythme qui m’était « confortable ».
Me réacclimater à l’effervescence singulière de Chamonix, deux ans après mon dernier passage à la capitale, sur l’UTMB 2024.
Compléter ma tournée des « plus gros chantiers du calendrier ». En effet, pendant deux ans, décidé à manger mon pain noir afin de travailler mes points faibles, je me suis aligné sur les épreuves qui m’effrayaient le plus par leur rudesse et leur technicité : les Championnats de France de Val d’Isère, les Championnats du Monde de Canfranc, la Diag et, pour conclure, en guise de bouquet final, le 90 km du Mont-Blanc. L’idée sous-jacente étant d’élargir ma zone de confort afin de ne plus redouter le dernier tiers rugueux de l’UTMB.
L’ÉVÈNEMENT & LE PARCOURS : LE « BOSS DU JEU »
Si l’on réalisait une analogie avec le tennis – en considérant que les quatre monuments de l’ultra-trail (UTMB, Diagonale des Fous, Hardrock 100 et Western States) s’apparentent à des tournois du Grand Chelem – le 90 km du Mont-Blanc aurait, lui, l’aura d’un superbe Masters 1000. L’affrontement final au sommet, pour le dire autrement.
Il s’agit du format longue distance d’un évènement historique : le Marathon du Mont-Blanc. Une boucle aussi abrupte qu’esthétique dont j’ai la chance d’observer la splendeur, chaque jour, depuis la maison, à Combloux. Un itinéraire logique qui dessine un cercle dont Chamonix serait le centre, en reliant, par ses balcons les plus escarpés, ses sommets les plus emblématiques. Une trace qui m’attire autant qu’elle m’intimide. Bref, un parcours « boss du jeu » en quelque sorte.
Avec ses 88 km et 6150 D+, cette course présente un ratio distance – dénivelé positif très intéressant pour travailler son endurance de force dans des montées aussi raides que longues et sa fluidité dans des descentes cassantes et rocailleuses.
Aussi, c’est un trail que je recommande pour sa facilité logistique. Elle est très simple à suivre pour l’assistance, les ravitaillements étant très proches les uns des autres et accessibles en train.
LA COURSE : FIDÈLE AU PLAN
Je me présente sur la ligne de départ stressé comme jamais. Même avant d'autres grosses échéances, le trac n’a jamais été aussi intense. J’ai même contracté une petite tension au diaphragme – le muscle de la respiration – quelques jours avant ces 90 bornes. Je ne sais pas expliquer cet état émotionnel. C’est assez diffus, pour ne pas dire confus. Certainement un cocktail plurifactoriel : nouveau statut à assumer, présence médiatique accrue, concurrence relevée, parcours redoutable et manque de repères à l’entraînement ; le tout relevé par un piment à la puissance remarquable, l’effervescence chamoniarde. D’une certaine manière, je me rassure en me persuadant que cela valide le choix de la course de prépa : j’emmagasine de l’expérience supplémentaire pour mieux appréhender une situation quasi-similaire dans deux mois.
Lorsque je suis stressé, je m’appuie sur deux ancrages qui m’ont rarement fait défaut. Tout d’abord, je m’enorgueillis en me persuadant que le courage, ce n’est pas de ne pas avoir peur, mais de faire malgré la peur. Ensuite, je définis un plan, avec mon staff proche, et je tâche de m’y tenir. La stratégie donnée par Simon se révèle assez explicite : accepter partir fort pour prendre « le bon groupe » puis se relever après 3h d’effort afin de se laisser l’opportunité d’une belle dernière montée. Une consigne simple qui transforme la course en exercice, et tend à atténuer l’enjeu.
Ma course va très fortement ressembler au plan anticipé. Dès le départ donné, les doutes s’envolent, la tension au diaphragme disparait et les jambes m’envoient un SMS : elles sont plutôt disposées. Une heure de montée continue nous attend. J’aime cet effort. Le rythme est suffisamment soutenu pour que les frontales s’éparpillent sur le sentier. Au Brévent, le point culminant de l’épreuve, à 2500 m d’altitude, notre petit groupe de tête s’est déjà détaché. Je prends le temps de lever la tête une dernière fois, ensuite il s’agira d’entrer dans le tunnel de l’effort. Le panorama est majestueux : lever de soleil sur les Aiguilles Rouges.
Les balcons tout en relance qui suivent me correspondent légèrement moins. Mais j’accepte la zone orange : c’est la consigne. Souhaitant me focaliser sur mes sensations, je me suis refusé d’analyser les temps de passage. Je n’ai aucun repère chronométrique. En revanche, j’ai conscience que l’on est plutôt rapide.
Arrivé au Buet (km 28), le premier gros point d’assistance, je décide de maintenir l’intensité imposée par Louison Coiffet, Ben Dhiman et Cristian Minoggio un peu plus longtemps que prévu : je suis monté dans la locomotive ; donc maintenant, autant jouer et prendre des risques. Je me relèverai à Émosson, 1h30 plus tard. Une fois au barrage, je fais preuve de raison et je descends du train franco-italo-américain : si je m’accroche, la prochaine gare c’est le Pop-Corn. Je me mets à mon rythme, et déniche un sympathique compagnon de fortune : Baptiste Coatantiec.
Dans la longue bosse suivante, je retourne dans la zone jaune que j’apprécie tant. Pas d’à-coup superflu. Je lisse autant que possible. Je suis lucide : devant, c’est plus fort que moi. Si je monte sur le podium, c’est parce que l’un d’entre eux aura explosé.
Je maintiens cette allure pendant près de 30 km, jusqu’au pied de la dernière ascension : le redoutable Montenvers. Entre temps, j’ai croisé deux fois mon crew, pris des watts, affiné les automatismes avec Zézette, ma petite sœur, qui me fait mon assistance (Greg est en train de jouer au padel, au soleil : vacances bien méritées) et enfilé la Saharienne. L’acclimatation à la chaleur semble d’ailleurs porter ses fruits : je n’en souffre pas trop !
« Je n’ai aucune envie de me retrouver avec le meilleur descendeur du monde dans le toboggan final plongeant vers Chamonix. »
Dans cette ultime pente, je décide de retourner dans le « orange » car Jonathan Albon me rattrape. Je connais la réputation de l’animal et je n’ai aucune envie de me retrouver avec le meilleur descendeur du monde dans le toboggan final plongeant vers Chamonix. Je m’attends à le voir revenir d’une minute à l’autre mais je m’accroche, invoquant deux sources de motivation : travailler en vue de l’UTMB ; et démontrer un état d’esprit combattant, en vendant chèrement ma peau.
En basculant dans la descente, je croise Adrien, l’homme à vraiment tout faire (ami, prépa physique, kiné, sparring-partner). Il m’annonce le DNF de Jonathan et m’incite à ne plus prendre de risque. Je reste concentré mais je me projette déjà sur la suite. Savourer cette ligne d’arrivée, bien récupérer puis retourner à l’entraînement. Ce n’est qu’une étape.
LE BILAN : LE COURAGE, C’EST D’Y ALLER MALGRÉ LA PEUR
Comme après chaque course, je remplis mon petit tableau avec les apprentissages positifs d’un côté ; et les éléments perfectibles, où j’identifie une marge de progression, de l’autre.
Côté positif :
1/ Ce qui me rend le plus fier, c’est d’y être allé malgré la peur, puis d’avoir exécuté le plan ébauché par le coach. Ma consistance dans le brouillard et ma résilience à maintenir le cap malgré les sensations moyennes des dernières semaines ont été récompensées le jour où cela comptait. Le travail paye, toujours.
2/ Le niveau de performance est satisfaisant et les temps de passage dans le cadre de la prépa UTMB plutôt bons. Mon chrono m’aurait offert la victoire sur une grande majorité des éditions précédentes, pourtant cette année, je prends une grosse vingtaine de minutes par les 3 machines de devant. L'ultra-trail poursuit son évolution naturelle. Les records tombent les uns après les autres. Et c’est magnifique à observer.
3/ Ayant grandi à la ville, j’ai toujours cultivé un complexe sur les parcours les plus techniques. Après l’UTMB 2024 – rassuré par le fait que cette 2ème place me donnait le temps de solidifier les fondations sans confirmer instantanément – j’ai décidé de me donner 2 ans pour que ce point faible n’en soit plus. Petit à petit je déconstruis ma croyance limitante et prends confiance : je suis loin d’être le meilleur, mais je deviens polyvalent. L’Index UTMB – à envisager avec précaution – est un indicateur objectif qui m’aide dans cette entreprise :
Championnats de France (3ème, 908 Index) ;
Championnats du Monde (11ème, 906) ;
Diagonale des Fous (1er, 948 Index) ;
90 km du Mont-Blanc (4ème, 927).
Côté perfectible :
1/ L’approche mentale.
Je dois être vigilant afin d’éviter que la pression médiatique et l’effervescence chamoniarde ne me fassent pas dévier de mon ambition initiale : ces 90 km ont toujours été envisagés comme une course de prépa, or à un moment donné, les posts Instagram m’annonçant favori ont failli me désaligner en y ancrant un objectif de résultat. C’est le jeu, je dois m’y habituer. Avoir été au bord de commettre l’erreur ici pourrait m’aider à m’en prémunir fin août.
2/ Vendredi dernier, j’aurais été capable – je crois – d’aller plus longtemps ; mais pas d’aller plus vite. C’est mon profil physiologique : il est limité. Mais j’ai envie de continuer de développer mon moteur sur ces formats plus punchy.
LA NUTRITION : MA COURSE LA PLUS ABOUTIE D’UN POINT DE VUE NUTRITIONNEL
Je pense que c’est ma course la plus aboutie de ce point de vue. En effet, hormis la petite phase de ballonnement récurrente (mais vite disparue) après 3h de course, j’ai réussi à réciter – quasi à la perfection – la partition dessinée par Jocelyn Guillot, le nutritionniste du Näak Lab.
La stratégie nutritionnelle s’appuyait sur trois piliers :
Un apport énergétique conservateur, jamais en-dessous de 70 grammes de glucides par heure, jamais au-dessus de 90 gr/h.
S’alimenter majoritairement dans les deux premiers tiers de chaque bosse longue, pour se laisser le temps de digérer avant la bascule au sommet, et ainsi optimiser les chances de confort digestif à la descente.
De l'eau, de la boisson énergétique et du Coca pour arroser le tout
L’ÉQUIPEMENT : UNE COLLABORATION DE LONG TERME AVEC JULBO
Cet évènement est l’occasion de mettre en avant une collaboration de long terme, qui dure depuis mes débuts dans le trail au sein de l’Académie Colibri (anciennement Team Sidas-Matryx) : Julbo.
En effet, depuis 8 ans, je cours avec ces lunettes qui sont pour moi, ce qui se fait de mieux en termes d’innovation et de savoir-faire français. Le fit humain avec les équipes – qui restent stables – s’enracine dans le partage d’une vision et de valeurs communes. Ceci rend l’aventure enthousiasmante. J’ai de la reconnaissance vis-à-vis de la confiance qui m’est accordée.
Mon modèle favori est la lunette de soleil Density. Ça ne s’explique pas trop... Les goûts, les couleurs... Simplement, je l’apprécie énormément pour : son design, son verre large et donc protecteur, sa technologie photochromique ultraprécise, sa légèreté et sa robustesse.
LA SUITE : BASCULER HEUREUX DANS LE DERNIER BLOC DE PRÉPARATION
Le 90 km du Mont-Blanc vient conclure un premier bloc d’entraînement de 6 semaines post-coupure printanière. Il en reste désormais 8 d’ici l’UTMB.
La première sera consacrée à la récupération avec 4 jours complets sans sport, suivis d’une reprise très progressive, d’abord à vélo, puis en trail, afin de basculer régénéré dans le dernier bloc de la préparation, à partir du 14 juillet.
Au programme de ce dernier bloc :
Des semaines avec plus de volume à pied (depuis le début de l’année, je n’ai pas effectué de semaine à plus de 140 km)
S’entraîner quotidiennement sur un terrain plus spécifique à celui de l’UTMB (légèrement moins raide et plus « courant » que celui du 90)
Deux stages : le premier avec le grand copain Thibaut Baronian, en Haute Maurienne ; le second avec le Team On, à Chamonix.
La sortie d’un film Youtube réalisé par Simon Dugué et soutenu par Back Market – dans la continuité de celui de la Diagonale des Fous – pour documenter tout le chemin censé me mener place du Triangle de l’Amitié, dans deux mois.
Si tu es arrivé.e jusqu’ici, bravo pour ton endurance et merci pour ton soutien.
Cela entretient ma motivation à poursuivre ce projet d’écriture.
À bientôt, moyen vite longtemps !