L’ENVERS DU DOSSARD #9 : l'UTMB 2026, MON OBJECTIF DE L'ANNÉE
On croit accrocher un simple bout de papier ; alors qu’en réalité, un dossard est un fragment de vie. Entre quatre épingles s’écrivent des émotions, des apprentissages et des anecdotes.
Dans ce neuvième compte-rendu, je vous emmène dans les coulisses de mon troisième UTMB, la plus grande course de trail du monde, et vous raconte l’envers du dossard de ce qui constituait l’objectif majeur de ma saison.
L’UTMB est la course qui me fait rêver. Celle qui nourrit ma passion et ma motivation. Par sa symbolique : traverser 3 pays et faire le tour d’une montagne majestueuse. Par sa ferveur : unique, spectaculaire. Par sa compétition : elle aimante tous les talents les plus remarquables de la planète. Et par sa complexité : elle consacre les coureurs complets, celles et ceux qui maitrisent le mieux les différents paramètres de la performance, de la polyvalence physiologique jusqu’à la capacité mentale à délivrer sous pression.
« Le goût fut savoureux, si bien que le pain noir que je pensais manger s’est révélé pain de seigle. »
Ce trail est d’autant plus significatif me concernant qu’il s’agit, pour moi, d’une course locale. Normalement, les finales se déroulent sur terrain neutre. Habitant Combloux, à 25 min de Chamonix, j’ai la chance de jouer la mienne à domicile. Cette édition 2026 marque ma troisième participation à l’épreuve reine et mon 4e 100 miles, après l’UTMB 2023 (10e place), l’UTMB 2024 (2e place), puis la Diagonale des Fous 2025 (1e place).
J’appréhende cette arche de départ comme la ligne d’arrivée d’un projet de 2 ans. J’étais heureux de la course de 2024, celle qui m’a mené sur le podium derrière un grand champion, Vincent Bouillard, mais je la savais non parfaitement aboutie. À son issue, je me suis donc laissé deux années pour créer le manque, faire grimper l’envie, garnir mon baluchon de nouvelles compétences et étoffer mon jeu de cartes supplémentaires.
J’ai pris le calendrier, coché toutes les courses qui me faisaient le plus peur, et je m’y suis inscrit : Championnats du Monde de trail, Grand Raid de La Réunion, 90 km du Mont-Blanc... L’idée était de bosser mes points faibles.
À l’heure d’épingler le dossard place du Triangle de l’Amitié, je ressens donc de la fierté vis-à-vis du chemin parcouru. Je me sens prêt, et apaisé par la conviction que cette préparation m’a apporté des acquis qui survivront au seul résultat de cet UTMB 2026.
L’AMBITION : ESSAYER DE GAGNER
« Il est plus difficile de décrocher la victoire lorsque l’on s’y prépare que lorsqu’elle nous tombe dessus. »
Pour être honnête, j’ai eu du mal à me définir un objectif clair dans les semaines qui ont précédé l’évènement. Pendant toute la préparation, je me suis accroché à l’idée de battre le coureur que j’étais en 2024. Comment ? En faisant un meilleur chrono que mon 20h22 de l’époque. Cet objectif m’a été utile : un point cardinal sain et efficace car uniquement dépendant de moi-même.
Mais l’échéance se précisant, un autre sentiment a commencé à poindre : la volonté d’aller chercher plus haut. Habituellement attaché à la manière plutôt qu’au classement, j’ai eu du mal à gérer et assumer cette intention que j’assimilais à un manque d’humilité. Une discussion avec mon coach Simon Gosselin – un homme de peu de mots, au compliment rare et au discours lucide – m’a valu un déclic :
« Je vais formuler ce que tu n’oses pas exprimer. Tu as envie de lever les bras. Au vu de ton travail, sache que cette ambition est désormais légitime. Je ne dis pas que tu vas gagner, mais je pense que tu en es capable. »
À partir de là, tout s’est simplifié. Comme si cet échange avait dissipé le brouillard. Mon état d’esprit est clair : je vais essayer de gagner. Au pire, à tenter, j’aurais grandi et développé de nouvelles cordes à mon arc. Car il est plus difficile de décrocher la victoire lorsque l’on s’y prépare, que lorsqu’elle nous tombe dessus sans qu’on l’ait véritablement envisagée, comme à la Diag.
Je ne veux pas faire la ‘Drama Queen’, mais sans que je ne sache l’expliquer, la sérénité et la détermination des dernières semaines laissent place à une sensation de flottement surprenante, voire inquiétante. À l’instant de l’hymne officiel, la motivation me quitte : je ne sais plus pourquoi je suis là, je n’ai plus envie d’y aller.
Ajoutées à cela, les premières bourrasques de face soufflent : après 10 foulées, je casse mon carquois. Me voilà obligé de remonter à contre-courant un troupeau d’ultra-traileurs possédés afin de récupérer mes bâtons. J’accélère ensuite pour retrouver la tête du groupe. Le cortisol sécrété par cette bouffée de stress vient alors se loger dans mon estomac. Un inconfort s’installe directement. Les premiers kilomètres sont rapides. Contrairement à mes expériences précédentes (où personne n’osait mettre le rythme de peur d’être l’imprudent que l’on moque parce qu’il a pris le lead avant d’exploser), le tempo se veut assez soutenu.
De mon côté, je broie du noir. Je ne comprends pas ces émotions qui me traversent alors même que j’attends ce moment depuis 2 ans... J’envisage même d’abandonner aux Houches. Pourtant, pendant que le cerveau turbine, les jambes avancent toutes seules. Franchement, il serait bête de ne pas les exploiter. Je me remobilise. En réalité, je comprends que je déteste juste ce premier segment entre Chamonix et les Contamines. Il m’oppresse. Je le vis comme une salle d’attente étouffante. D’ailleurs, note à moi-même : un jour, il faudra que je résolve ce problème mental. Bref. Après Saint-Gervais, grâce aux watts transmis par un public incandescent,
Au ravitaillement des Contamines (km 32,4), avec Greg, à tenter de réparer le carquois, nous perdons quelques secondes précieuses sur le groupe de favoris. Je reviens assez rapidement sur les athlètes de front, sauf un, que je ne reverrai plus de toute la course : Ben Dhiman.
Dans la montée du col du Bonhomme, les bonnes sensations se confirment. Je me détache et appuie légèrement pour essayer de rejoindre Ben. Sans succès. Je ne le vois plus. Je lève alors le pied, et je me mets à mon rythme, acceptant de voir ceux qui sont derrière revenir. Il est trop tôt pour prendre le risque de chasser ardemment, et j’aimerais, contrairement à mes 3 autres 100 Miles précédents, ne pas passer la nuit seul. Je reste dans cette logique jusqu’à Courmayeur (km 81,3). En ultra, je ne regarde jamais ma montre et je ne connais aucun temps de passage, qu'on calcule pourtant souvent avant une course : je préfère me fier à la conviction que je suis dans mon allure. Aux sensations. Pourtant, l’écart avec Ben se creuse à une vitesse démentielle.
Joaquin Lopez me rejoint 5h plus tard, au niveau du refuge de Bertone au kilomètre 86, juste avant les balcons du Val Ferret. Enfin de la compagnie ! Et quelle compagnie... Une personne que j’apprécie, et avec qui j’ai établi une connexion particulière, en 2024, où nous avions tous deux fini dauphins de Vincent. On se parle. Naturellement, on collabore, et on travaille ensemble durant quelques heures. Je le distance finalement dans la portion roulante avant Champex (ben oui, c’est un copain mais on perd pas le nord).
Normalement, j’attends la station Suisse avec impatience, car je sais que c’est à cet endroit que la course commence et que le scénario se décante. Pourtant, cette fois-ci, je suis dans un entre-deux inconfortable. Je ne suis plus en mesure d’être chasseur de ce qui me fait rêver, et je deviens chassé pour quelque chose que j’ai déjà accompli : j’ai du mal à trouver le supplément d’âme mais je demeure focus et impliqué. Je connais la valeur d’un podium sur la plus grande course du monde.
À Trient, je rencontre ENFIN la transcendance propre à l’ultra-trail, l’île au trésor, ce flow où tu ne ressens plus la fatigue car tu cours pour quelque chose qui te fait profondément rêver. Oui oui, au kilomètre 144. Il n’est jamais trop tard. Simon et Greg m’annoncent que les chronos sont très bons. En effet, n’ayant pas regardé une seule fois ma montre, jusque-là, je n’en ai pas conscience. Soudainement, je ressens un boost immense. Ben accomplit quelque chose d’historique et je veux en être : je veux l’aider à casser le chrono en lui offrant mon meilleur et en l’empêchant de se relâcher.
« Grosse claque dans la gueule. »
Sur un nuage à l’idée de réussir ce joli chrono, je suis coupable d’un excès de confiance 11 km plus tard, à Vallorcine. Je pense que les jeux sont faits et les positions entérinées. Je célèbre presque, et j’en oublie mes flasques d’eau. Je vais le payer jusqu’à la Flégère, fleuretant avec une déshydratation sévère. Je me relâche également dans la dernière descente, pensant Caleb Olson loin derrière. À la buvette de la Floria, lorsque l’on m’annonce qu’il est à moins d’une minute de mes fesses, je crois à une blague. Grosse claque dans la gueule. Plus jamais on ne me reprendra à autant de dilettantisme.
Je m’imaginais profiter de ces derniers hectomètres dans les rues de Chamonix. Embrasser chaque seconde. Taper dans chaque main tendue. Plonger mes yeux dans chaque regard. Ceci pour témoigner ma gratitude à toutes ces personnes venues m’offrir leur soutien. Il n’en est rien. Je dois finir au sprint. J’accélère. Je mets tout ce qu’il me reste. Je cours avec les tripes. Je veux être le Poulidor de Ben. Quand je comprends que la deuxième place m’est acquise, dans le dernier virage, j’explose. La joie est extatique. Moins longue certes, mais plus intense. Je jette un œil au chrono. Il est 14h35.
La boucle est bouclée. Je viens de faire le tour de la plus belle des montagnes en 18h47.
LE BILAN : BEAUCOUP DE SATISFACTION, UNE POINTE DE FRUSTRATION
À l’heure d’écrire ces lignes, j’ai encore du mal à réaliser ce qui s’est passé. J’ai aussi du mal à cerner mes émotions. La faute, certainement, à la fatigue et au manque de lucidité propres à la chute hormonale. Je suis tiraillé entre la satisfaction d’avoir délivré une belle performance, qui me permet de finir deuxième, derrière un athlète que j’admire ; et l’impression frustrante de ne pas avoir tout donné, ou plutôt d’avoir manqué le coche, celui où il aurait fallu prendre le risque de rentrer sur Ben quitte à exploser.
« Je suis tiraillé entre la satisfaction d’avoir délivré une belle performance... et l’impression frustrante d’avoir manqué le coche, celui où il aurait fallu prendre le risque de rentrer sur Ben quitte à exploser. »
Tradition oblige, comme à chaque Envers du Dossard, il est temps du récap’ ! De cette course mythique, je retiens énormément de positif :
1/ Notre capacité à se préparer, avec mon staff, pour arriver en forme au moment où ça compte. Ceci en défendant cette philosophie du « moins mais mieux » – avec un volume d’entraînement raisonné dans l’optique de préserver sa bougie et de toujours avoir une marge de progression. Une démarche engagée dans un univers où le « toujours plus » et le mirage des succès court-termistes d’un kilométrage très (trop) copieux peuvent faire des dégâts.
2/ La faculté à délivrer le Jour J, sous pression - primordiale dans un sport où l’on dispose de seulement une ou deux opportunités de briller sur une saison entière.
3/ Les émotions décuplées par la ferveur incandescente de toutes celles et ceux qui se trouvaient sur le bord des sentiers. Merci. Et bravo. Quel kiff vous nous avez offert.
4/ La constance de l’effort et la consistance dans le fait d’y croire, tout au long de la course. Rapidement, dès le col de la Seigne, j’ai compris que le destin de la course n’était pas entre mes mains. Si je finissais premier, c’est parce que Ben avait perdu. Pas vraiment parce que j’avais gagné. Cependant, je suis resté impliqué, et me suis battu sur chaque seconde, car personne n’est à l’abri d’une défaillance.
« Je me suis battu sur chaque seconde, car personne n’est à l’abri d’une défaillance.»
LA NUTRITION : MON PREMIER UTMB SANS TROUBLES DIGESTIFS
Accompagné par mon ami & nutritionniste Jocelyn Guillot, ainsi que toutes les équipes de Näak, j’ai passé un véritable cap sur la nutrition sur un ultra-trail cet été.
Jusqu’à cette année, la plupart de mes courses étaient entachées de soucis digestifs. Si bien que je prenais le départ en attendant fatalement que ceux-ci arrivent. Une prophétie auto-réalisatrice : j’y pensais tellement que, forcément, à un moment donné, ils se manifestaient. La cause ? L'absence de gut-training. Je ne mangeais quasiment jamais à l’entraînement. J’ai progressivement intégré cela cette année, jusqu’à amorcer une véritable marche en avant grâce à Jocelyn (dit « le J ») cet été. Désormais, plus une sortie longue ou une séance de qualité (fractionné, fartlek, séance de côtes...) en dessous de 50 gr de glucides par heure.
Pour la première fois, je me suis aligné au départ avec une relative sérénité quant au fait que j’avais réduit l’incertitude sur ce point.
Simple et efficace dans les phases d’action, avec environ 70 gr/h tout au long du parcours : 1 flasque de Drink Mix Boost Näak (40 gr de glucides) + 1 gel Boost (30 gr de glucides)
De la gourmandise et du réconfort aux ravitaillements, avec deux recettes préparées par Alexandre Brasset, mon associé et chef du restaurant Alexpérience (on se refuse rien) : un velouté de patate douce, relevé par de la poitrine fumée ; et une soupe d’abricots, rafraichie par de la menthe. Meilleur ravito du game.
L’ÉQUIPEMENT : DEUX PROTOTYPES QUI ONT TOUT CHANGÉ
J’ai bénéficié sur cet UTMB de 2 éléments matériels qui ont, de mon point de vue, changé ma course. En effet, les équipes de On m’ont fait l’honneur de développer 2 prototypes parfaitement adaptés à mes besoins :
Des chaussures de trail adaptées : les Cloud Ultra Pro 2 – l’évolution du modèle Cloud Ultra Pro que l’on trouve actuellement en magasin – ressemelées avec de nouveaux crampons, afin d’apporter plus de grip dans ces conditions boueuses.
Un cuissard sur mesure, avec des poches stratégiquement situées, pour me permettre d’accéder plus facilement à ma nutrition et ainsi pallier le fait que bien souvent, dans les conditions froides, je galère à utiliser mes mains à cause du syndrome de Raynaud.
D’abord, il y a eu ce podium, magique, le lendemain. Entre bipèdes courbaturés mais heureux de s’y hisser (difficilement). Sur ce dernier, j’avais la chance d’inaugurer une salopette conçue par Back Market, pour « les occasions spéciales ». La touche de singularité ? Une tenue façonnée uniquement à base d’équipement textile upcyclé, dont le T-shirt de course que j’avais porté à la Diagonale des Fous, pour traverser le cirque de Mafate.
Puis, une fois descendu du podium, et de mon nuage : se reposer, longtemps. Pour digérer cet UTMB mais surtout toute la préparation en amont. Ces phases d’assimilation sont, de mon point de vue, cruciales pour faire en sorte que le plateau de forme atteint pour la course devienne bientôt un niveau basal sur lequel construire.
Pour mon profil, se reposer ne signifie pas « ne rien faire », mais plutôt « faire des choses à mon rythme », dans un autre univers que le trail. Durant les prochaines semaines, je vais donc m’impliquer plus assidument dans notre projet de restaurant, Alexpérience, notamment pour conceptualiser une offre trail & gastronomie à destination des groupes (si vous passez dans le coin, venez faire un coucou !). Je compte également passer quelques heures sur le vélo, avant de me projeter, possiblement, à partir de début octobre, sur une participation à la SaintéLyon.
Merci à toi si tu es allé au bout de cette lecture. Encrer le compte-rendu de mes courses me permet d’ancrer les apprentissages. Donc merci de contribuer à la pérennité de ce projet. Et surtout, bravo pour tes qualités d’endurance !